11 novembre 2023 — Logique, Théorie des corps, Transfert
On distingue parfois en mathématiques deux concepts que sont les mathématiques continues et les mathématiques discrètes.
Le corps des nombres réels et son extension sont des exemples typiques d’objets continus.
D’un autre côté, le discret s’intéresse aux ensembles finis ou dénombrables. Cela concerne par exemple l’arithmétique ou le formalisme utilisé pour étudier théoriquement l’informatique — les ordinateurs manipulent des objets représentés par des entiers.
L’utilisation des courbes elliptiques en cryptographie est un exemple intéressant à cet égard : la notion de courbe est issue de considérations liées au continu et les outils pour les étudier sont historiquement ceux du calcul infinitésimal. Pourtant, ce même type de formalisme est mis en œuvre en cryptographie dans un cadre par nature fini — on pourra lire cette entrée qui présente un usage des courbes elliptiques en cryptographie.
Dans cet article, nous allons faire appel à des considérations du domaine de la logique, pour montrer comment certains résultats exprimés dans la théorie des corps peuvent se transférer d’un cadre continu à un cadre discret (et vice versa).
La théorie des corps vise à extraire un langage et des propriétés qu’ont en commun des structures comme les nombres rationnels, les nombres réels ou les nombres complexes.
On peut alors énoncer des propositions et tenter de les prouver à l’aide des axiomes de la théorie et des règles d’inférence de la logique — ce qui revient en pratique à effectuer des manipulations sur des phrases mathématiques, sans qu’il soit nécessaire de leur donner un sens particulier.
Les théorèmes démontrés dans ce cadre s’appliqueront alors à toute structure vérifiant les axiomes de la théorie.
💡 Dans tout cet article, le mot théorie est employé au sens de la logique du premier ordre. J’avais déjà abordé ce sujet dans un article au sujet des théories arithmétiques, j’essaierai néanmoins de ne pas supposer trop de prérequis.
La théorie des corps introduit des symboles de constantes et , des symboles de fonction et les axiomes suivants :
Un corps est un modèle de cette théorie, c’est-à-dire une structure telle que :
Il est bien connu que , ou sont des corps — ils sont d’ailleurs à l’origine de la formalisation de ce concept. Ils vérifient et une telle séquence d’extensions de corps est parfois appelée une tour.
Si est un nombre premier, on peut construire un corps fini de taille en considérant le calcul dans les entiers modulo — ceci est essentiellement une conséquence de l’identité de Bézout. Le corps ainsi obtenu est noté et vérifie en particulier l’égalité : est de caractéristique .
De façon générale, pour tout entier et en notant , il existe un unique corps fini de taille . est une extension de que l’on peut construire comme corps de décomposition du polynôme , ce qui revient (très sommairement) à introduire successivement des racines de ses facteurs irréductibles.
Il s’agit du même type de procédé (on parle d’extension algébrique) qui permet de construire à partir de en ajoutant une racine au polynôme . Dans le cas de , le corps obtenu est algébriquement clos et il est impossible de réitérer le processus.
Le corps lui est fini, et il est toujours possible de trouver un nouveau polynôme irréductible de degré et ainsi de construire une nouvelle extension (ce qui donne dans ce cas ).
On peut par exemple obtenir une tour d’extensions